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Les déserteurs actifs

Débat politique et social

Et si on fermait le robinet ?

Publié le 20 Mai 2017 par des déserteurs in Nos textes

Et si on fermait le robinet ?

Tout au long de l’élection présidentielle, et notamment entre les deux tours, la pression des médias et des politiques autorisés sur les abstentionnistes est, comme en 2002, devenue écrasante, amenant certains à céder à l'idée qu'il fallait "faire barrage" à Marine Le Pen. Des amis nous ayant fait part par écrit avant le deuxième tour des raisons pour lesquelles ils décidaient de voter Macron (voir notamment la lettre de Culture et Révolution : http://culture.revolution.free.fr/lettres/Lettre_175_02-05-2017.html et l'appel de François Chesnais https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article40956), nous avons rédigé un petit texte de réponse que nous reprenons ici un peu modifié. Nous vous le proposons car il aborde des questions qui risquent de rester encore longtemps d'actualité: si aucun mouvement social d'ampleur ne vient mettre en échec les projets du désormais président Macron, la panique face à la montée du vote FN risque bien de gagner à nouveau en intensité dans cinq ans...

Fascisme?

Certaines de vos réflexions portent sur d'abord sur l'idée que l'élection de Le Pen pourrait être une première étape dans la montée du fascisme. Or, introduire ce terme de "fascisme" dans la problématique du moment ne fait que brouiller les cartes. Permettez-nous de développer un peu ce point de vue, car c'est une problématique qui pèse lourd dans le débat autour de nous.

Le FN est-il fasciste ? Le noyau dur certainement. Mais le FN a très peu d'assise militante, son succès repose sur une stratégie électorale, et pour cela il est obligé de ratisser large : il exprime des mécontentements de nature diverse, qui vont de la xénophobie au sentiment d'abandon et au désespoir social. Il n'a donc pas grand-chose à voir avec le fascisme né dans les années 1920, alimenté par le climat d'insatisfaction des classes moyennes à l'issue de la Première Guerre mondiale, qui ravageait tout ce qui n’était pas fasciste, qui a agressé violemment toute forme d'organisation ouvrière et répondu à une forte mobilisation ouvrière par une « contre-révolution préventive », selon les termes de Luigi Fabbri. Actuellement, le succès électoral du FN se nourrit plutôt de la faiblesse de la mobilisation ouvrière. Sa disparition des écrans radar et des médias lors du mouvement contre la loi Travail en est une preuve supplémentaire.

Or parler de fascisme au sujet du FN n'est pas sans conséquence : est-ce qu'on ne contribue pas ainsi à banaliser ce qu'a été ce mouvement dans l'histoire? Beaucoup de ceux qui n'en ont pas fait l'expérience directe et n’en ont pas une connaissance historique claire peuvent se dire : si le fascisme, ce n’est que ça, ça n’est pas si grave; je peux voter Le Pen, au moins une qu'on n'a pas essayée...

Le nationalisme du FN non plus n’est pas de même nature que celui qui a amené aux conquêtes coloniales et aux deux guerres mondiales. Il est fait de repli sur soi, de défense de l’identité « française » face à la mondialisation. D’une certaine façon, il est le revers de la médaille du libéralisme, où la démocratie s’arrête sur le seuil des entreprises et tout doit se plier aux lois du profit. En ce sens ont sans doute raison ceux qui disent que cinq ans de plus de ce régime ne pourront que renforcer un peu plus le FN. A moins de parier sur le succès économique de la politique Macron pour espérer enrayer le phénomène Le Pen. Triste perspective pour des anticapitalistes...

Plusieurs commentateurs nous rappellent que les partis de Mussolini et Hitler ont été élus "démocratiquement". C'est vrai, mais ils oublient de dire que les tous les deux sont arrivés au pouvoir par le biais d'une coalition avec plusieurs autres partis de la bourgeoisie réactionnaire : le Stalhelm et les nationalistes en Allemagne et les populaires catholiques et libéraux en Italie. Marine Le Pen n'a pour l'instant trouvé d'autres alliés que Dupont-Aignan, qui n'a pas le poids, loin de là, de Giolitti, de Hindenburg ou de Von Papen et ne représente ni la grande bourgeoisie ni les multinationales.

S'il s'agit de saisir "la différence entre le gris et le noir", référons-nous à des exemples plus proches de nous: en Italie, des gens issus du parti néo-fasciste ont gouverné avec Berlusconi. Certes, le souvenir qu’ils ont laissé derrière eux à l'occasion des événements de Gênes en 2001 n’est pas des meilleurs, mais - outre que les manifestations de Seattle, Göteborg et Prague ont connu des violences du même genre sous des gouvernements plus « démocrates » -  il est aujourd'hui des gens pour regretter Berlusconi et ses alliés "fascistes" au regard des réformes libérales enfin sérieuses mises en œuvre depuis qu'ils ont quitté le pouvoir... On est donc plutôt dans les nuances de gris.

Le FN au pouvoir, ce serait tellement pire...

Fascisme en perspective ou pas, reste, il est vrai, la question des conséquences de la politique anti- immigrés que le FN revendique. Mais on peut là aussi émettre quelques réserves :

1° La situation économique et sociale de la France d’aujourd’hui permet-elle de se passer du travail des millions d’immigrés qui font les boulots les plus pénibles (dont les jeunes Français "de souche" ne veulent pas) ? Le secteur du nettoyage (plus de 600 000 salariés) fonctionne avec des immigrés essentiellement maghrébins et africains. Des pans entiers de l’agriculture, de la restauration, des services touristiques ne marcheraient plus sans immigrés. Vont-ils les virer ? Dans le sud de la France il y a des exemples à foison de patrons qui soutiennent le FN et tiennent publiquement son discours, mais qui embauchent largement des immigrés, souvent sans papiers. En Italie, ce sont les ministres de la Ligue du Nord et du parti néofasciste dé-diabolisé, qui, paradoxalement, ont fait voter la loi Bossi-Fini et qui ont régularisé le séjour de 250.000 sans-papiers - plus qu'aucun gouvernement italien de gauche ou de centre-gauche ne l'a fait avant ou après eux.

2° Le Pen pourrait-elle s'appuyer, pour mettre en œuvre sa "préférence nationale", sur un sentiment xénophobe profondément ancré dans la société française? Nous ne le croyons pas du tout. Le rejet des immigrés s'alimente essentiellement, en milieu populaire, de la concurrence entre travailleurs aiguisée par toutes les mesures de libéralisation du marché du travail (une forme de guerre entre pauvres), et aussi de la dégradation profonde des liens sociaux qui découle directement des politiques socio-économiques et urbanistiques mises en œuvre ces trente dernières années (phénomène qui saute aux yeux notamment à la lecture du livre Les classes populaires et le FN, de Mauger et alii - et que le macronisme ne risque certes pas d'enrayer). Cela, bien sûr, n'empêchera pas le FN, s'il arrive au pouvoir, de mettre en œuvre des politiques discriminatoires à l'embauche et dans l'attribution des allocations, mais rien ne dit que les mesures gouvernementales - qu'il faudra combattre en tant que telles - rencontreront le consensus "raciste" dont elles auraient besoin pour s'imposer à long terme.

3° Insister sur le fait que la situation des migrants, des sans-papiers, et des pauvres en général s'aggraverait sérieusement sous un gouvernement dominé par le FN, n'est-ce pas aider à faire oublier que leur situation n'a cessé d'empirer sous des gouvernements "démocratiques", de gauche comme de droite? Des gouvernements qui ont surarmé et rendu la police intouchable, justifié la gestion policière de l'ordre public dans les quartiers pauvres, alimenté le racisme policier, la chasse aux Rroms et aux sans-papiers, expulsé des milliers de "clandestins" et contribué à mettre en œuvre les méthodes infâmes d'endiguement des vagues de migrants aux frontières de l'Europe. Si le FN se distingue en la matière, c'est surtout en ce qu'il affiche et assume son hostilité et ses intentions discriminatoires ; nos gouvernements "démocrates", eux, font en silence leur sale besogne tout en s'assurant le soutien moral des moins démunis en se targuant de "lutter contre les discriminations" et d'agir pour notre sécurité.

Reste la politique autoritaire que mettrait en œuvre le FN: quand le droit de manifestation et de réunion seront supprimés, nous n'aurons que nos yeux pour pleurer, rappelez-vous à la suite d'Edwy Plenel. Mais là encore, nous nous permettons d'émettre quelques doutes. Le monde d'aujourd'hui peut-il fonctionner sans une certaine dose de libéralisme politique? Comment s'élaborera l'emprise idéologique permise aujourd'hui par les médias si ceux-ci sont corsetés? D'ailleurs, vu la puissance des moyens numériques de contrôle policier déjà en place et l'état d'urgence qui ne cesse de se prolonger, un pas supplémentaire dans le serrage de vis peut être fait à tout moment si la classe dirigeante le juge nécessaire, nul besoin du FN au pouvoir pour cela.

Entre deux paris...

Notre sentiment aujourd'hui, c'est que, voter Macron ou ne pas voter, c'est, dans les deux cas, faire un pari. Dans le premier cas, on parie qu'avec l'élection de Macron, on sera en meilleure position pour se défendre et s'organiser. C'est celui que vous faites. Mais la stratégie que vous évoquez pour le justifier ("éliminer d'abord l'ennemi le plus dangereux") a été élaborée dans un contexte historique fort différent du nôtre : aujourd'hui, pas de contexte révolutionnaire, ni de coup d'Etat en perspective, ni même de fascisme en vue. Dans le monde d'aujourd'hui, voter est un acte qui contribue avant tout à la légitimation du futur élu, quel qu'il soit.

C'est d'ailleurs ce que disent, plus ou moins explicitement, de multiples individus qui s'expriment actuellement dans les manifestations et sur Internet. Leur position à eux, qui est aussi la nôtre, peut se résumer ainsi: nous ne voulons pas cautionner ce système, dont la "démocratie représentative", qui n'est ni démocratique ni représentative, fait partie intégrante. Que ce soit Macron ou Le Pen qui l'emporte, nous savons qu' il faudra se battre, s'organiser là où nous sommes pour nous défendre et défendre les immigrés.

Ceux-là ont fait le pari que l'on saura répondre par la mobilisation et la lutte à l'offensive lepéniste, si c'est ce camp qui l'emporte. Nous n'avons pas de boule de cristal nous permettant de juger de l'évolution future des rapports de forces, mais nous préférons faire ce pari-là. Parce que nous sommes convaincus que la politique que mettra en œuvre Macron (avec les coudées d'autant plus franches que son score est élevé) ne peut aller que dans le sens de l'évolution de ces trente dernières années, en aggravant les inégalités et la guerre entre pauvres. En ce sens, c'est par empathie avec tous ceux dont la vie a été massacrée par les licenciements et la précarité, ou qui ont perdu l'espoir de donner un sens et une valeur à leur vie, comme les "muristes" de banlieue, qu'il nous est impossible de faire le geste d'aller mettre un bulletin Macron dans l'urne. Macron a toutes les chances d'avoir, sur le court et sur le long terme, le soutien d'une partie consistante de la population : celle, encore une fois, qui a plus de moyens, de patrimoine, de diplômes pour s'en sortir, et qui a l'appareil idéologique des médias en soutien. Quant à population qui restera sur le carreau, on continuera de l'ignorer, ou de la réduire au silence par les matraques et la prison si elle se révolte (prisons que Macron aime tant qu'il veut les multiplier). C'est bien ce contexte-là qui a plombé nos luttes de ces vingt dernières années. Faut-il se résoudre à leur donner les moyens d'en remettre en couche?

Affronter Le Pen au pouvoir, ce n'est pas une perspective réjouissante, mais ça aurait eu au moins un avantage: de placer la lutte au centre de la bataille politique. De nous obliger à multiplier les solidarités concrètes sur le terrain. De contraindre tous ceux chez qui vivent encore l'exigence d'égalité et le désir d'un monde solidaire à s'engager sur le terrain, là où ils vivent. Et aux différentes initiatives qui existent déjà à tenter de se transformer en force commune, en cessant de caresser dans son coin sa petite spécificité. Ces conditions nécessaires à la constitution d'un pôle anticapitaliste plus solide, plus cohérent, capable de se poser en force politique autonome travaillant partout à l'auto-organisation ne sont en rien garanties, loin de là, mais nous les imaginons mal se créer aisément sous le règne du macronisme conquérant.

Bref, l'idée qui nous pousse à boycotter l’élection présidentielle est claire : délégitimer le vainqueur, rendre le prochain gouvernement le plus faible et instable possible, dès le départ, afin d'obtenir d'emblée le rapport de forces le moins défavorable.

Car le problème véritable, c'est que se créent les conditions d'une reprise de la lutte des classes. Précisément ce que le cirque électoral contribue à masquer. Le candidat Mélenchon n'a-t-il pas lui-même alimenté l'illusion qu'il suffirait de mettre le bon bulletin dans l'urne pour obtenir un changement radical au niveau de la société et des institutions représentatives (et faisant l'impasse sur l'exemple éclairant de la Grèce, où le gouvernement Syriza n'a pas mis longtemps à bafouer la volonté populaire pour se soumettre aux exigences des créanciers)?

Boycotter l'élection, c'est dans notre esprit combattre l'illusion que le changement social se joue dans l'urne. Certes, ce geste en soi ne résout rien, mais c'est au moins une façon de redonner sa place centrale à la lutte, rappeler que le changement radical passe par la mobilisation des couches sociales subordonnées, là où elles vivent, dans une volonté non seulement d'autodéfense, mais aussi d'auto-organisation.

 

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